Les Côtes-du-Nord dans la Grande Guerre

Au front / À l'arrière

La Grande Guerre est centenaire. Et cet anniversaire marque plus que jamais un changement dans notre rapport à ce conflit majeur : à mesure que le temps passe, la mémoire documentaire prend le pas sur les témoignages vivants. La technique, et le potentiel infini du numérique, nous permettent aujourd'hui de concilier les deux. C'est le souhait que j'avais, à travers l'élaboration de ce webdocumentaire : qu'il tisse un lien entre le passé et le présent.

Il vous donnera à lire, à voir, mais aussi à entendre. Écoutez ces voix, ces mots, qui racontent la réalité d'hier. Qui restituent cette unique sensibilité du vécu : les souvenirs des Poilus Costarmoricains dans la Grande Guerre.

C'est aussi l'occasion de rappeler combien une guerre abîme les hommes, les femmes et les enfants, bien au-delà des zones de combat. La guerre est au front, et à l'arrière. Loin des tranchées des Ardennes. Dans les Côtes d'Armor. Elle a été présente dans le cœur des femmes qui attendaient. Dans les courriers. Dans la vie qui s'organisait malgré le vide. Malgré la mort.

Ce documentaire est celui de notre passé. Celui de nos ancêtres, à qui il rend hommage. Il est aussi celui des générations à venir. Pour elles, l'Histoire doit apporter sa part de leçons : dans le contexte d'un monde qui change, nous devons nous souvenir qu'il est de notre responsabilité de faire que le temps des conflits ne revienne pas. 

Soldats et témoins

Gaston Certain, Yves Troadec, François Conin et Joseph Hallouet, quatre poilus costarmoricains nous parlent de leur guerre. Par leurs photos, leurs carnets ou leur parole enregistrée, ils nous apportent des témoignages précieux du front. Trois thèmes ont été retenus : la mort, les tranchées et la vie de Poilus.

Gaston Certain

Gaston Certain est né le 3 septembre 1889 à Prunay-le-Temple (Yvelines). Charpentier de son état, il appartient, sur le plan militaire, à la classe 1909. Il devient cavalier de première classe dans les rangs du 1er régiment de chasseurs d'Afrique, après un passage dans les Dragons. Le 29 septembre 1918, il reçoit une citation à l'ordre de l'Armée d'Orient. Il a vécu en Côtes d'Armor. Quand il décède à l'âge de 85 ans, ses amis évoqueront un "homme d'un tempérament agréable, généreux et serviable".

François Conin

Né le 18 mai 1895 à Pommeret, François Conin est cultivateur. Âgé de 19 ans au début de la guerre, il est mobilisé dès le mois de décembre 1914. Incorporé au 1er régiment des zouaves, unité composée de soldats métropolitains et de soldats d'Afrique du Nord, il part au front en mai 1915. Blessé en mars 1916 près de Verdun, il est en convalescence jusqu'en novembre. De là, il retourne au front et participe à la bataille de l'Aisne en mai 1918. A la fin de la guerre, il rejoint le dépôt de son régiment à Casablanca. Il y restera jusqu'à la démobilisation complète en septembre 1919. En avril 1962, il obtient la médaille militaire.

Joseph Hallouet

Né le 23 septembre 1895 à Trélivan, Joseph Hallouet est cultivateur au début de la guerre. Mobilisé en décembre 1914, il est envoyé au front en mai 1915 dans le 136e Régiment d'Infanterie. Cette même année à Argonne (Champagne-Ardenne), il est blessé à la tête et au poignet par un éclat d'obus. En octobre 1916, il retourne au front et participe aux batailles de la Somme et du Chemin des dames en 1916 et 1917. Il résiste aux dernières offensives allemandes de juillet 1918 mais sera à nouveau blessé au dos, au mollet et au pied. Joseph Hallouet obtient une médaille militaire en 1933. Il gardera des séquelles physiques de ses blessures dont une perte de 90 % de la flexibilité de son pied droit.

Yves Troadec

Yves Troadec est né à Lanvellec le 10 novembre 1895. Marchand de vin, comme son père, il devient directeur de cinéma à Paris. Soldat du 23e Régiment d'Infanterie, il fait toute la guerre 14-18 avec son "Veste Pocket", petit appareil photo à soufflets [1]. A ses photos, qu'il développe lui-même, il ajoute des légendes très explicites et réalise ainsi un album à l'intention de sa famille. Mutilé durant la Seconde Guerre mondiale, il est de nombreuses fois décoré et reçoit la Légion d'honneur du président Valéry Giscard d'Estaing. Cet esprit curieux et humaniste décède en 1987 et laisse un témoignage exceptionnel sur la guerre 1914-1918.

Avertissement

[1] Des travaux universitaires récents portant sur le thème des échanges d'informations entre soldats et reporters sur le front, attribuent aujourd'hui certaines photographies d'Yves Troadec aux frères Joseph et Loÿs Roux, infirmiers-reporters et prêtres-fantassins au 23e Régiment d'Infanterie durant la Première Guerre mondiale, également auteurs de plusieurs albums photographiques et de carnets de tranchées.

... de près

"Je vais avec les fourgons j'ai mal à la tête mon ceinturon a été coupé par une balle je ne peut plus mettre de casque ma tête est enflée. 1 cm plus à droite et j'étais netoyé"

Gaston Certain, carnets, 6 septembre 1914

"On passe à Lizy-sur-Ourcq [Seine-et-Marne] quelques coups de fusil c'est des zouaves qui se trompent et nous canardent. On repart"

Gaston Certain, carnets, 10 septembre 1914

... de près

"J'commençais à être curieux, j'regardais un p'tit peu par çi, par là. Ah mon vieux, ils nous avaient dit qu'ils n'étaient pas loin, fallait s'méfier. Ah ! il m'passe une balle à côté de l'oreille, Ah ! je croyais que j'l'avais dans l'crâne, ça faisait un drôle de coup, et ben mon vieux, c'était l'avertissement. Il m'loupit le gars. Et ben j'vous garantis quand j'passais dans l'endroit là, j'baissais la tête déjà. Ah ! alors mon Dieu, ben ma foi, nous voilà là."

François Conin

... de près

... en face

"Pour la 1ère fois depuis que je vais aux tranchées je vois des boches je tire dessus et j'en vois un tomber"

Gaston Certain, carnets, 5 janvier 1916

... en face

... en face

... en face

"Anecdote vraie

Après une attaque de tranchées au début de la campagne où les combats étaient acharnés à Fontenoy on vit un lendemain d'attaque en ramassant les morts un Français et un Prussien embrochés dans la baïonnette l'un de l'autre et qui se serraient la main dans la mort. Ils s'étaient réconciliés avant de mourir et nul ne sera jamais quelle était l'impression de chacun d'eux à cette heure pénible."

Gaston Certain, carnets, 7 août 1916

... aux tranchées

... aux tranchées

"Toujours de l'eau on patauge dans une boue liquide nos souliers sont mous comme de la laine et pleins d'eau.
Dans les moments où l'on a rien a faire et que l'on regarde un peu en arrière en fouillant son passé on l'est heureux d'avoir fait ce que l'on a fait et vécu ce que l'on a vécu.
Puis quand on pense après au présent on s'étonne que le hasard vous ait permis de se sauver et on en arrive a désirer la mort pour soulagement a toute la misère que l'on voit et pourtant on n'en est pas encore au bout et heureux qui le verra."

Gaston Certain, carnets, 8 juin 1916

 

 

... aux tranchées

... aux tranchées

... de Poilus

... de Poilus

... de Poilus

"On n'était pas trop malheureux là-bas. On allait au repos. Et puis on prit un secteur tranquille à la CIA [Centre d'Instruction d'Artillerie], ça changeait des dunes de Nieuport-Bains. On était heureux comme des poissons dans l'eau, y'avait au moins 1 km entre les boches et nous, et on entendait les perdrix, et bah elles étaient là, elles faisaient leurs nids dans le milieu des champs de betteraves qui n'avaient été pas arrachées, qui étaient (...?), on les entendait chanter. Et on fut dans ce secteur là, tout l'été. On était bien là, ah là, ça changeait là."

 François Conin

... de guerre

"On part on retourne dans la direction de Paris La route est encombrée d'arbres de cadavres de Prussiens de chevaux Les pays sont ravagés."

Gaston Certain, carnets, 11 septembre 1914

... de guerre